Entre deux voyages, Boulet m’avait accordé une interview qui finalement n’avait pas été diffusée dans le magazine à laquelle elle était destinée pour des raisons de calendrier. Comme l’ancien parrain du festival est un homme très pris, je me suis dit qu’il ne fallait pas que ces quelques propos se perdent. Voici donc les questions du festival accompagnées par un interview datant de la sortie du dernier Donjon Zénith…
Quoi de neuf depuis ton interview sur ce blog ?
Bah deux albums en plus… Après la rubrique scientifique tome 3 j’ai enchaîné sur Donjon, qui vient de sortir…
Pas mal de voyages, aussi: la Chine, la Réunion, le Cameroun, le Tchad et le Québec. (Résultat je suis à la bourre sur tous mes projets)
En ce qui concerne le blog, pas de gros changements, si ce n’est le décor du fond !
Que t’a apporté le festival 2005 ?
Le festival 2005 a surtout été une grosse surprise… Je m’attendais à ce qu’on ai juste deux-trois curieux qui viennent nous voir, et en fait c’était noir de monde… Je suis arrivé dix minutes en avance et j’ai tout juste eu le temps de boire un verre, quand j’ai relevé la tête de
mes dessins il faisait nuit et tout le monde était déjà parti manger… Bref, j’en ai retenu qu’il fallait que je vienne un peu hors-dédicaces si je voulais avoir une chance de rencontrer un peu les autres auteurs ! J’ai eu tout de même l’occasion de discuter avec quelques uns, mais
c’est sûr que ça représentait beaucoup de sollicitations d’un coup. Cette année, j’ai tout de même l’intention de venir plus en touriste histoire de découvrir un peu plus ce que font les gens.
Tu parles souvent de ton passage aux Beaux-arts et aux Arts Déco, qu’y as-tu appris ?
Beaucoup de choses… Les Beaux-Arts proposent une formation très axée sur l’art contemporain, et donc très loin de mes aspirations premières… Rétroactivement je dirais que je n’ai pas du tout joué le jeu de leur enseignement, je me suis juste servi: j’y ai suivi des cours de nu académique, d’infographie, de perspective (et même un peu de céramique !), à savoir les matières optionnelles uniquement ! Cependant le regard sur l’art et la façon de travailler que propose cette école m’ont beaucoup apporté, notamment sur la façon de voir mon travail, de toujours le remettre en question, le relativiser.
Les arts décoratifs étaient simplement l’école dont je révais… Je suis entré dans l’atelier d’illustration de Claude Lapointe comme Harry Potter à son école de sorciers ! Du jour au lendemain je me suis retrouvé entouré de gens passionnés par les mêmes choses que moi, aimant le dessin, la narration, le livre… Ca a été trois années riches, passionnantes, festives et drôles qui me manqueront beaucoup toute ma vie !
Boulet, plutôt un surdoué ou plutôt un bosseur ?
Sans hésiter un bosseur… Quand je vois les travaux de jeunes dessinateurs qui me contactent, je suis abasourdi par le niveau qu’ils ont… Je me dis à chaque fois qu’à leur âge, je n’en faisais pas autant. Quand je vois mon parcours je me rends compte que souvent le talent m’a cruellement manqué, c’était plus souvent une lutte pour rejoindre le niveau des autres, pour arriver à "suivre le rythme". La seule chose qui a fait que je m’acharnais étant le plaisir que j’y prenais. Aussi dur qu’a pu être l’apprentissage du dessin, il a toujours été un jeu à mes yeux. Je voulais progresser de la même façon qu’on veut franchir des niveaux dans un jeu vidéo !
Tu es rentré chez Glénat à la suite d’un concours, comment s’est fait le contact ?
Sierre, 1998… Je participe au concours de BD du festival parceque j’ai bien besoin de la somme proposée aux gagnants. Je remporte le troisième prix et ma planche est exposée les quelques jours du salon. Jean-Claude Camano, rédacteur en chef de Tchô, tombe dessus et me contacte. On a un premier échange peu convainquant, je lui envoie des BD en noir et blanc, plutôt pour adultes, et il me renvoie le numéro 0 de Tchô! en m’expliquant que c’est là plus l’esprit de ce qu’il cherche.
Six mois plus tard à la suite d’une soirée trop arrosée j’imagine les premiers strips de Raghnarok, je les envoie à tout hasard chez Glénat et Spirou en même temps, j’ai une réponse de Jean-Claude Camano deux jours plus tard. (à ce jour je n’en ai toujours pas de la part de Spirou !)
Quelles sont tes rencontres les plus marquantes dans la bande à Tchô ?
Difficile à dire… Certains dessinateurs de la bande comme Lisa, Reno, Bill, Gobi et Ohm étaient déjà des amis/copains avant d’y rentrer, certains sont devenus de très bons amis, comme Nob, Tébo ou Julien Neel…
Tous m’ont marqué d’une façon ou d’une autre… Que ce soit le choc de découvrir les carnets de croquis de Zep, l’exemple du professionalisme de Téhem ou Buche, le plaisir de progresser avec des gens comme Nob, Dab’s ou Tébo, ou encore les interminables conversations sur le dessin, le récit que nous avons régulièrement avec Julien Neel ou Lisa… Je ne saurais probablement pas faire le dixième de ce que je fais si je n’avais pas été à l’école Tchô!
Malgré ta douzaine d’albums, tu fais encore partie des "jeunes" auteurs, n’est-ce pas un peu frustrant ?
Je ne m’étais jamais posé la question, j’avoue… Du coup non, ça ne me frustre pas. Je ne sais pas, c’est plutôt bien d’être dans les jeunes, non ?
Que préfères-tu être scénariste/artiste comme dans Raghnarok, dessinateur comme dans Donjon ou scénariste comme dans Les Womoks ?
Quand je bosse en tant que scénariste pour Reno ou Lucie Albon (pour "le voeu de Marc", éditions "la boîte à bulles"), j’ai juste envie de dessiner pour moi sans avoir à réfléchir, quand je bosse pour moi tout seul comme pour Raghnarok ou la rubrique j’en ai ras-le-bol et j’ai envie de dessiner pépère sans avoir à tout le temps réfléchir, et quand je dessine Donjon, j’ai hâte que ça soit fini pour revenir à mes histoires. Ce que je préfère, c’est ce que je n’ai pas sur le moment.
Est-ce que Donjon te donne l’impression d’être plus "reconnu" ?
Non. J’ai l’impression juste de changer un peu de lectorat, de m’adresser plus à des adultes… Et puis ça me fait plaisir, mais pour moi bosser avec Lewis et Joann n’est pas très différent de bosser avec Lucie ou Reno.
Dans tous tes albums il y a un personnage gentil qui finit mal (les elfes dans Raghnarok, les albonites dans les womoks), as-tu un compte à régler avec les bienheureux ?
La cruauté complètement gratuite, comme d’autres formes d’absurde, est un ressort comique assez facile mais qui m’amuse toujours ! Mais ce n’est pas un compte à règler avec les bienheureux. Les albonites ont beau se faire massacrer, piétiner, ils restent heureux. Au final ce sont toujours eux qui gagnent. Je crois que j’aime bien cette notion du personnage complètement pur, qui s’en prend plein la tronche mais qui reste complètement inateignable. C’est une éloge de la non-violence (tout en gardant le plaisir de taper sur les plus petit que soi)
As-tu trouvé ton souffre-douleur dans Donjon ?
Oui, enfin c’est Lewis qui l’a trouvé pour ce tome… Un aventurier qui revient régulièrement se faire casser la gueule toutes les cinq minutes. Je l’aime beaucoup. C’est un personnage qui ne sert absolument à rien, qui n’interfère quasiment pas dans l’histoire.
Comment es-tu arrivé sur la série ?
J’avais abordé Lewis à Solliès en 2004 parce que j’aime beaucoup son travail… A ma surprise il connaissait déjà un peu ce que je faisait, je lui avais expliqué à ce moment ce qu’était un blog et l’avais invité à venir regarder mes travaux sur le net. Il a suivi ça un moment et a fini par me proposer de reprendre Zénith. Après, je ne sais pas trop comment ça s’est passé en interne entre Joann et lui. Je sais que Joann aurait préféré que ce soit quelqu’un de beaucoup plus virtuose que moi, comme Reno, qui reprenne, mais Lewis disait qu’il préférait justement que ce soit quelqu’un qui en chie un peu pour bien dessiner, donc moi !
Comment s’est passé la collaboration avec Sfar et Trondheim ?
J’ai surtout eu affaire à Lewis, qui gère la partie Zénith plus que Joann. On a mis un peu de temps à se mettre au point au début, j’ai refait pas mal de crayonnés, pour moi c’était assez nouveau de dessiner le scénar de quelqu’un d’autre, il a fallu que je m’habitue ! Lewis a suivi la réalisation très régulièrement, je lui envoyais tout au fur et à mesure pour qu’il puisse voir l’avancée des travaux.
Comment l’as-tu abordée ?
J’ai réalisé le crayonné d’un bloc, pour ensuite intégrer les retouches à l’encrage, ça me permettait d’absorber l’évolution de mon style au cours de l’album. Comme j’ai procèdé de manière linéaire, je ne voulais pas que les personnages changent de tête du tout au tout entre la première et la dernière page !
Quels sont les différences dans l’écriture de Donjon par rapport à ta manière de faire ?
La structure même du récit. J’ai plus l’habitude de travailler en saynettes de deux-trois pages que d’écrire une longue histoire. L’espace de la page de se gère pas du tout de la même façon quand il s’agit d’un récit, le rythme des cases, des pages, est différent aussi.
Aurais-tu eu envie de plus participer au scénario ?
Non. Je ne saurais pas quoi en faire. Je n’ai pas inventé ces personnages, je ne sais pas ce qu’ils ont dans la tête. Et puis justement l’intérêt pour moi était de ne pas avoir à me casser la tête sur des problèmes autres que des problèmes de dessin !
Aimerais-tu recommencer ? Est-ce prévu ?
J’ai signé pour trois albums, donc oui, c’est prévu. Je pense que je serai un peu plus rodé pour le second, du coup ça sera certainement plus simple, je verrai si ça m’amuse toujours autant !
La célébrité de ton blog masque parfois un peu ton travail BD traditionnel, qu’est-ce que ça t’inspire ?
Parfois ça m’agace un peu parceque ça me donne l’impression que si on amène pas directement son boulot CHEZ les gens, GRATUITEMENT, ils n’ont pas forcément la curiosité de le découvrir par eux-mêmes, mais en toute objectivité, mes travaux sur le blog sont probablement ce que je fais de plus personnel et de plus varié, et surtout le média-internet est ce qu’il y a de plus adapté à la diffusion la plus large et la plus rapide.
Je pense que c’est juste logique, de la même manière qu’on est plus vu à la télé qu’en magazine, on est plus vu sur le net que dans nos albums. Reste que pour le net, je ne suis pas payé…
Travailles-tu en musique, si oui qu’écoutes-tu ?
Sans arrêt. J’écoute vraiment de tout, je passe en permanence du coq à l’âne, que ce soit du vieux jazz (Fitzgerald, Coltrane, Armstrong…) ou de la bonne vieille chanson française, de Bruant, Fréhel, Georgius à Fersen, à peu près tout y passe… J’ai aussi un faible pour les chansons stupides ou complètement décalées (le Klub des Looser, TTC) ou les petits groupes/chanteurs peu connus (Les petites Bourettes, Jamait…)
Quelles sont tes références visuelles (films, peintres, dessins animés, BD…) ?
En vidéo, inombrables… De temps en temps je vais me refaire une douzième fois une projection de Peter Seller ou des Romero, après quoi je vais me repasser l’intégrale des Miyazaki où 280 épisodes d’un anime tiré d’un manga ou encore une cent quatre-vingtième fois les quatre coffrets Futurama de Matt Groening… Mon conseil en ce moment: un film d’animation incontournable mais totalement inconnu en France que m’ont fait découvrir Gobi et Julien Neel: Mindgame, de Yuasa Masaaki du studio 4°c
En bande dessinée pareil, un paquet de monde: Franquin, Watterson, Toriyama, Moebius, Quino, Otomo pour ceux que je lis depuis très longtemps, et beaucoup de découvertes plus récentes comme Blutch, Lewis, Oda, Taniguchi…
En peinture j’ai honte, ça fait des années que je n’ai pas ouvert un livre d’art ou que je ne suis pas entré dans un musée… Etudiant je ne jurais que par Schiele, Toulouse-Lautrec, Picasso…
Maintenant que tu as quelques années dans le métier, as-tu repéré des débutants qui t’ont surpris ?
Avec internet, l’avantage est que beaucoup de jeunes auteurs débutants où juste "pas connus" ont une tribune à disposition… Dans l’univers des blogs bd, je fais ma petite tournée tous les matins, et ainsi je suis vraiment fans d’auteurs qui n’ont que ce moyen d’expression ! Pour les découvrir, il suffit d’aller voir ma liste de "blogs favoris" qui s’allonge toutes les semaines !
Quels sont tes projets futurs ?
Plein. Continuer mes séries en cours, faire d’autres albums avec Lucie. Faire de nouveaux albums radicalement différents, essayer d’autres styles de dessin, d’autres genre de récits…
Je ne vais pas énumèrer, je ne sais pas combien sont des soufflés qui vont retomber, et je sais qu’il n’y a pas assez de jours dans une année pour que je puisse faire tout ce dont j’ai envie.
Un dernier mot ?
Viande.
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